JARDIN SECRET
Il existe en nous un lieu de silence, un espace sacré, inviolable, où se tient notre être véritable.
Cette phrase lumineuse de François Cheng illustre à merveille ce que je souhaite évoquer ici: ce lieu intérieur, invisible aux autres, que chacun porte en lui comme un sanctuaire. Un espace silencieux où réside notre vérité la plus intime…. notre jardin secret.
Il m’arrive souvent, en pleine conversation par quelqu’un, de me dire intérieurement:’ tu ne peux pas imaginer ce que je pense’ et je souris doucement.
Non pas par moquerie, mais parce que cette pensée me rappelle une vérité profonde: chacun porte en lui un lieu invisible, intime, inviolable….Un jardin secret.
C’est un fait: nous avons tous notre scène de théâtre. Nous parlons, agissons, sourions, prenons part à la Comédie humaine. Nous sommes des êtres sociaux, par des rôles à tenir, des habits à enfiler selon les circonstances, des paroles à prononcer. C’est le monde du paraître .
Mais derrière la scène, dans les coulisses de l’âme, il y a tout un univers parallèle. Insondable, intouchable. Un territoire que personne ne peut pénétrer sans notre accord. Même pas les plus fines intelligences artificielles, qui ne font que capter notre surface, jamais notre sève.
Le jardin secret, c’est cela : une parcelle d’éternité à l’intérieur du chaos. Un souffle silencieux dans le tumulte. C’est le lieu de la vraie liberté. Là où l’on pense ce que l’on veut, ou l’on rêve sans contrainte, où l’on aime, doute, espère, rit et pleure sans devoir se justifier.
On pourrait presque parler de douce schizophrénie. Nous sommes à la fois l’être et le paraître. Ce que nous montrons et ce que nous taisons. Mais le jardin secret n’est pas une fuite. C’est une racine, une ancre. Une soupape de sécurité, oui, mais aussi une source de créativité, d’intuition, de résistance.
Le Tao nous enseigne ce qui est visible n’est qu’une fraction du réel. Le plus précieux est toujours caché. Le jade, dit-on, dort sous la terre. Et l’âme, le Hun, plane librement, bien au-delà des mots.
Avoir un jardin secret, c’est cultiver en soi un espace sans clôture, ou le regard de l’autre ne pénètre pas.
Un lieu d’où peut jaillir la beauté, la poésie, la sagesse ……Un lieu d’où l’on revient plus vivant, plus aligné et parfois sans même le dire, ce que l’on a cueilli dans ce jardin secret parfume notre parole, éclaire nos gestes, apaise nos colères.
Même les anciens sages taoïstes, pourtant si silencieux, savaient cela. Ils passaient des heures à contempler un brin d’herbe ou une goutte de rosée. Mais dans leur cœur, un jardin immense fleurissait.
C’était le royaume. Invisible aux yeux du monde, mais si riche.
Et toi? quand as-tu arrosé ton jardin pour la dernière fois?
Et puis, il y a ces voix populaires, vibrantes, qui rappellent par une simplicité désarmante que rien ni personne ne pourra jamais confisquer ce qui se passe à l’intérieur de nous.
Comme celle de Florent Pagny qui dans sa chanson « ma liberté de penser »,
*ose dire ce que tant ressentent sans toujours le formuler:
On peut m’ôter tout ce que j’ai, mes chansons, mes amis, mes idées……
on peut même voler mes rêves mais jamais ma liberté
Et plus loin, il martèle par cette voix que rien n’éteint, personne ne pourra m’enlever ma liberté.
Ce dernier vers pourrait être gravé à l’entrée de notre jardin secret. Celui qui, en silence nous garde debout ,vivant, libre.
Celui qu’aucune technologie, aucune pression sociale, aucune tempête extérieure ne pourra jamais atteindre.
Parce qu’il est le souffle du Hun. Parce qu’il est notre ultime refuge. Et peut-être, aussi, le lieu de notre véritable renaissance.
Texte de Jean PELISSIER
